L'hôte

C'était une mauvaise idée.

Je le savais. Je le savais je le savais je le savais et j'y suis allée quand même parce que j'avais la nostalgie collée aux mains et qu'elle m'a dit vas-y, ce sera bien, tu te souviens comme c'était bien, et j'ai écouté. J'ai écouté comme une idiote. Comme toujours. Comme à chaque fois que quelque chose en moi décide que cette fois ce sera différent et que cette fois je me plante pas et que cette fois,

Cette fois c'était pareil.

J'avais retrouvé les anciennes conversations avant de revenir. Je sais même pas pourquoi je fais ça. Je les ouvre, je fais défiler, je lis des messages de deux ans en arrière, le 14 octobre, le 3 janvier, des petites choses qu'on s'envoyait qui semblaient normales et qui maintenant ressemblent à des preuves, la preuve que c'était réel, que j'avais ma place là, que j'appartenais.

Alors je suis revenue.

Quelques heures.

C'est tout ce qu'il a fallu.


C'est ta faute.

JE SAIS.

Non mais t'entends,

JE SAIS. Je sais, je sais, je sais, t'as pas besoin de me le dire j'y suis déjà, j'y suis depuis le début, depuis le moment où ça a merdé j'ai déjà tout pris sur moi alors lâche-moi, lâche-moi s'il te plaît,

Je te lâche pas.

Lâche-moi.

Je te lâche jamais. C'est toi qui m'as fabriquée.

Je sais.

Je suis là depuis le début. Je connais chaque date, chaque heure, chaque mot que t'as écrit à trois heures du matin en croyant que personne regardait. Je sais exactement où appuyer pour que ça fasse le plus mal. Je suis faite de tout ce que t'as avalé sans le dire, de tout ce que t'as porté sans le poser, de tout ce que t'as transformé en faute parce que c'était plus simple que de laisser le flou exister. Je grandis chaque fois que tu te tais. Je me nourris de chaque fois que tu dis c'est ma faute avant même d'avoir fini de comprendre ce qui s'est passé. T'as mis des années à me construire. T'es douée.

Alors arrête de faire semblant d'être surprise que je sois là.


Des gens ont été mêlés à quelque chose qu'ils avaient rien demandé. Des gens que j'aime. Des gens qui avaient rien à voir avec tout ça et qui s'y sont retrouvés dedans parce que j'étais là, parce que j'avais eu l'idée stupide d'être là, parce que j'avais pas su rester à ma place, rester absente, rester,

Rester quoi ?

Rester rien. Rester nulle part. Disparaître correctement au lieu de revenir fouiller dans ce qui dormait comme si j'avais le droit, comme si j'avais encore ma place là-dedans, comme si deux ans de messages effacés ça rendait les choses moins mortes,

T'exagères.

NON.

T'exagères et,

NON JE N'EXAGÈRE PAS. J'en ai marre qu'on me dise que j'exagère. J'en ai marre d'entendre que c'est pas si grave, que je me fais du mal pour rien, que je devrais relativiser, je relativise depuis des années, je relativise depuis tellement longtemps que j'ai plus de fond, j'ai plus rien sous les pieds, je tombe et je relativise en tombant et à un moment tu te demandes quand est-ce que le sol arrive,

...

Quand est-ce que le sol arrive.

Je sais pas.


J'en peux plus.

Je sais.

J'en peux plus de tout ramasser. D'être celle qui prend. D'être celle qui dit c'est ma faute parce que c'est plus simple que de rester dans le flou, parce que si c'est ma faute au moins y'a une réponse, au moins y'a quelque chose de clair dans tout ce bordel,

C'est pas une raison.

C'est la seule que j'ai.

T'as relu ces messages combien de fois avant de revenir ?

Arrête.

Combien de fois ?

Arrête.

Combien,

BEAUCOUP. Beaucoup de fois. J'ai relu le 14 octobre beaucoup de fois, j'ai relu le 3 janvier beaucoup de fois, j'ai relu des conversations entières à trois heures du matin en me disant que c'était pour rien, que c'était juste pour voir, que ça m'engageait à rien, et après j'ai quand même décidé de revenir parce que j'avais besoin de savoir si la fille qui avait écrit ces messages elle existait encore quelque part.

Et alors ?

Elle existe plus.

Elle existe plus et j'aurais dû le savoir. J'aurais dû le savoir sans aller vérifier. J'aurais dû laisser dormir ça au lieu d'aller gratter, gratter, gratter jusqu'à ce que ça saigne à nouveau comme si j'avais pas compris la première fois, comme si la douleur c'était une langue étrangère que je maîtrise pas encore,

Je la maîtrise trop bien.


T'avais juste envie de rentrer chez toi.

ARRÊTE.

T'avais,

ARRÊTE DE DIRE ÇA. C'est plus chez moi. C'est plus chez moi, c'est plus mon endroit, ces gens ont continué sans moi et c'est bien c'est normal c'est comme ça que ça devait se passer mais j'avais oublié, j'avais oublié ce que ça fait de voir l'heure à laquelle on s'écrivait, de voir combien on était proches, de voir que c'était une vie et qu'elle s'est fermée et que moi j'ai continué à côté comme si ça avait pas laissé,

Un trou.

Ouais. Un trou. Et j'ai pas le droit de me plaindre du trou parce que c'est moi qui suis partie, c'est moi qui ai laissé les choses se défaire, c'est moi qui,

C'est pas la même chose qu'être un monstre.

Alors c'est quoi.

...

C'est quoi si c'est pas ça. C'est quoi quelqu'un qui fout le bordel partout où elle passe, qui revient au mauvais moment, qui réveille les mauvaises choses, qui fait du mal sans le vouloir mais qui le fait quand même, c'est quoi si c'est pas un monstre.

C'est quelqu'un qui a eu mal.

...

C'est quelqu'un qui a eu tellement mal qu'elle sait plus faire la différence entre exister et déranger.

Je veux plus exister comme ça.

Je sais.

Je veux plus exister en m'excusant d'être là.

Je sais.

Je veux plus,

Je sais. Je sais. Je sais.

Faire encore mal ça veut pas dire que t'es le problème. Ça veut dire que c'était réel. Ça veut dire que t'as existé là-dedans pour de vrai.

...

Je sais pas si ça change quelque chose.

Moi non plus.

Mais j'entends.

Tout bas.

J'entends.