À l'intérieur, il y avait de la lumière partout.
Pas la lumière des ampoules, une lumière fabriquée, pensée, dirigée sur les bonnes surfaces. Les lustres jetaient des éclats sur les verres, les verres renvoyaient ça sur les visages. La musique était juste assez forte pour couvrir les silences gênants. Les costumes tenaient debout tout seuls. Les gens parlaient avec les mains, riaient au bon moment, se touchaient l'épaule pour signifier quelque chose, appartenance, complicité, hiérarchie. Tout le monde était exactement qui il fallait être.
Lui aussi. Pendant un moment, lui aussi.
Et puis Da Funk a commencé.
Il ne savait pas ce que ce morceau faisait là, glissé entre deux playlists lisses. La basse est arrivée en premier, cette basse basse et grasse qui ne demande pas la permission, et quelque chose en lui avait reconnu ça avant même qu'il mette un nom dessus. Daft Punk. 1995. Une autre espèce de nuit que celle-là.
Il a regardé autour de lui. Personne ne semblait l'entendre vraiment, les conversations continuaient, les verres se levaient, un homme en face finissait une anecdote en souriant. La musique passait sur eux sans accrocher.
Lui elle l'avait accroché.
Il a posé son verre. Il a pris le vieux walkman dans la poche intérieure de sa veste et il a cherché son manteau.
Il y avait des taxis devant le perron. Tout le monde en prenait un. C'était mécanique, la fin normale d'une soirée comme celle-là, on tendait la main, une portière s'ouvrait, et la nuit se refermait proprement derrière vous.
Il a dit non merci et il est parti à pied. Le walkman dans la main droite, les écouteurs autour du cou.
La première rue sentait les poubelles du restaurant d'en face et quelque chose de plus ancien en dessous, pluie séchée dans le béton, huile de moteur. Les lampadaires à sodium balançaient leur orange sur les trottoirs mouillés. Une lumière qui n'embellit rien, éclaire les choses pour ce qu'elles sont.
Il a mis les écouteurs. Da Funk depuis le début, volume à fond.
La basse prenait toute la place dans sa tête et la rue continuait dehors, muette, comme une image sans son. Les gens qu'il croisait ne le regardaient pas. Il a desserré sa cravate au premier carrefour.
Vers la deuxième avenue il y avait un bar encore ouvert, lumière jaune derrière la vitre, une porte entrebâillée qui laissait passer un filet de chaleur et de voix. Il a poussé la porte.
Le videur l'a regardé de haut en bas, le costume, le walkman, les écouteurs autour du cou et a fait non de la tête. Pas méchamment. Juste non. Comme on ferme une fenêtre.
Il est ressorti sans dire un mot. Il a remis les écouteurs. La basse était toujours là, indifférente, continue.
Il traversait une avenue à mi-chemin quand la voiture est arrivée. Pas de klaxon. Juste des phares qui ont surgi depuis le bas de la rue et le bruit du moteur qui montait trop vite et lui planté là au milieu des clous, qui n'a eu que le temps de faire un pas en arrière. La voiture est passée à moins d'un mètre, souffle d'air chaud sur le côté du visage, et a continué sans ralentir.
Il est resté immobile quelques secondes sur le trottoir.
La rue était de nouveau vide. Les feux de signalisation continuaient de faire leur travail, piéton vert, pour personne.
Il a regardé ses mains. Le walkman dans la droite. Les chaussures dans la gauche.
Il ne se souvenait pas de les avoir retirées.
La ville à cette heure-là n'est pas silencieuse, elle respire autrement. Un scooter de livraison qui brûle un feu. Une caméra de surveillance qui pivote lentement au-dessus d'une entrée de banque. Un chat qui traverse sans se presser.
Il marchait au milieu de tout ça, pieds nus, walkman à la main, chemise ouverte sur le froid, et la ville ne lui prêtait aucune attention particulière. Ni bienveillante ni hostile. Juste indifférente, occupée par elle-même.
C'était, étrangement, un soulagement.
Il a croisé d'autres revenants. Une femme en robe longue assise sur les marches d'un Monoprix fermé, talons posés à côté d'elle. Un groupe de trois qui longeait le mur d'en face, le rire rauque de ceux qui n'ont plus rien à prouver. Une fille seule sous l'auvent d'un bar, mascara légèrement descendu, pas défaite, juste revenue à elle-même.
Chacun rendait quelque chose à la nuit. Sans cérémonie.
Le banc était au bord du quai. Pas un endroit pittoresque. Il s'y est assis parce que ses jambes avaient décidé avant lui.
Il y avait déjà quelqu'un. Un homme plus âgé, manteau sombre élimé aux coudes, pas habillé pour une fête. Il n'avait pas l'air d'attendre quoi que ce soit, juste là, avec la solidité tranquille des gens qui ont cessé de justifier où ils se trouvent.
Il a regardé le walkman. Puis lui. Il n'a pas posé de question.
Ils sont restés un moment sans se parler. Un bus de nuit a traversé le pont derrière eux.
Puis l'homme a dit, sans tourner la tête :
Il n'a pas répondu. C'était une de ces phrases qui n'appellent pas de suite, qui existent juste pour être entendues une fois et portées après, comme un caillou dans la poche.
L'homme s'est levé, a remonté son col, et est parti vers le bas du quai.
Il a repris la marche.
Devant lui la rue montait doucement entre deux rangées d'immeubles aux volets fermés. À l'intérieur, des gens dormaient sans savoir qu'il passait. Il y avait quelque chose de reposant là-dedans, tous ces gens qui n'avaient pas besoin de savoir qu'il existait ce soir.
À la fête, tout le monde savait qu'il était là. C'était le contrat.
Les piles ont lâché quelque part entre le pont et le bas de sa rue. La basse s'est ralentie, déformée, et puis plus rien.
Il traversa le feu au bout de la rue. Le walkman toujours à la main, inutile, comme on garde un objet qu'on n'a plus de raison de porter mais qu'on ne sait pas encore où poser.
Personne ne l'attendait. C'était très bien comme ça.