MUSÉE DE LA CRÉATION

Exposition Permanente — Mythes et Transformations

Salle I : Le Tableau Source

Avant de découvrir l'interprétation littéraire, contemplez l'œuvre originale qui l'a inspirée.

Salle II : L'Interprétation Littéraire

Une relecture du mythe explorant l'ambivalence du désir créateur.

La chaleur du marbre

Prose poétique d'après le tableau de Gérôme

Je t'ai inventée avant de te connaître. C'est ce que personne ne veut admettre.

L'amour commence souvent comme ça, dans la poussière blanche et le froid du ciseau, avant que l'autre existe vraiment. J'ai frappé la pierre à coups lents, les mains qui saignaient parfois, l'atelier qui sentait le calcaire et la nuit, et j'ai fini par croire que c'était toi qui apparaissais. Par croire que c'était ma loi.

Le marbre ne se plaignait pas. Il buvait mes mains sans rien demander, sans partir, sans mentir. Sous le ciseau il devenait le galbe d'une épaule que je n'avais jamais touchée, une bouche que j'avais rêvée avant de la tailler, un visage penché vers moi comme une question sans émoi. Je travaillais la nuit surtout, quand personne ne pouvait voir ce que je faisais de toi.

Et puis un matin, la pierre a eu chaud.

Pas d'un coup. La chaleur montait lentement, comme une aube qui hésite. Je l'ai sentie sous mes paumes avant de la voir. Le bas de ton corps était encore bloc blanc, encore froid comme une dalle, tes jambes toujours scellées dans ce que j'avais voulu pour toi. Mais à la hauteur du ventre quelque chose changeait. La peau prenait une couleur que je ne t'avais pas donnée, une teinte rosée, vivante, étrangère. Tes épaules frémissaient. Ton cou pulsait. Et ton visage, ce visage que j'avais poli cent fois, s'ouvrait vers moi avec des yeux que je n'avais pas sculptés. Des yeux qui n'étaient plus à moi.

J'ai posé ma bouche sur ta joue de chair neuve avant de comprendre que tu n'étais plus à moi.

J'ai reculé d'un pas. Tu respirais. Ce souffle, je ne l'avais pas taillé, pas voulu, pas prévu. Il venait de quelque part en toi que mes mains n'avaient jamais atteint. Et dans ce premier souffle j'ai entendu tout ce que tu allais garder pour toi, tout ce que tu allais être sans moi, loin de l'atelier et de la poussière blanche et du ciseau qui t'avait faite.

Je t'aimais mieux peut-être quand tu étais froide. C'est une chose horrible à dire. C'est une flamme et une noyade à la fois. C'est vrai quand même.

Alors je t'ai aimée autrement, comme on aime ce qui déborde du cadre qu'on lui a taillé, comme on aime une lumière qu'on a allumée et qui brûle maintenant sans nous. Tu étais pierre. Tu es devenue voix.

Je t'ai aimée vivante. C'était plus difficile. C'était, je crois, ma plus belle joie.