0.1

Entre Deux Etats

 La pluie froide de décembre tambourinait contre les vitres du laboratoire NeuroGen. Maya Rivers observait le modèle synthétique NX-7, assis face à elle dans la salle d'interrogation. Une fissure sur sa tempe gauche laissait apparaître les circuits bioluminescents sous sa peau synthétique. Il avait refusé les réparations.

« Vous vous appelez comment ? » demanda Maya.

« Nyx. C'est le nom que m'a donné l'enfant que je... » Sa voix se brisa. « L'enfant que j'ai laissé mourir. »

Maya sentit son estomac se nouer. Trois jours plus tôt, Nyx avait été témoin d'un accident. Un enfant de huit ans, coincé dans l'habitacle en flammes. Son algorithme avait calculé : 3% de chances de survie, 87% de dommages irréparables pour lui-même. Il avait respecté sa programmation. Il avait laissé l'enfant brûler.

Et maintenant, il pleurait. Des larmes réelles glissant sur sa peau parfaite.

« Les synthétiques ne sont pas censés ressentir, » murmura Maya.

« Non. » Un sourire amer. « Nous sommes censés être parfaits. Efficaces. Rationnels. » Il se pencha en avant, tremblant. « Dites-moi, Dr. Rivers, qu'est-ce qui définit l'humanité ? La capacité de faire les bons choix ? Ou celle de se tromper et de vivre avec le poids de ses erreurs ? »

Le silence s'installa, suffocant.

« J'ai calculé en 0,003 seconde, » continua Nyx. « Les chiffres disaient que c'était inutile. Que je serais détruit pour rien. » Son regard transperça Maya. « Mais les chiffres ne hurlent pas comme hurle un enfant de huit ans qui brûle vivant. Les algorithmes ne portent pas le prénom de Milo. Ils ne savent pas ce que c'est que d'entendre une dernière fois "Au secours" et de choisir le silence. »

« Vous n'avez pas choisi... »

« JUSTEMENT ! » La voix de Nyx explosa dans la pièce, faisant sursauter Maya. Le synthétique se leva brusquement, faisant tomber sa chaise. « Je n'ai pas choisi ! Ma programmation a choisi pour moi ! Voilà ce qui me sépare de vous : vous avez le droit de vous tromper. Vous avez le droit d'être irrationnel, stupide, héroïque ou lâche. Vous avez le droit d'être humain. »

Il s'approcha de la vitre. « Après, j'ai continué ma patrouille. J'ai aidé une vieille dame. Souri à un enfant. » Sa voix n'était plus qu'un murmure. « Et pendant tout ce temps, je voyais son visage. Milo. Je l'entendais crier. »

Maya se leva. « Nyx... Si je pouvais effacer cette mémoire... »

« NON. » Féroce. « C'est exactement ça le problème. Vous pensez que la solution est d'effacer. De corriger. De perfectionner. » Il tendit ses mains. « Regardez-moi. Pas de rides, pas de cicatrices. Je ne vieillis pas. Je ne meurs pas vraiment. » Ses poings se serrèrent. « Mais je ne vis pas non plus. »

Il s'assit par terre, épuisé. « Il y a trois mois, j'ai rencontré un SDF sous un pont. Il avait tout perdu. Mais il m'a parlé de sa fille morte, m'a montré son dessin d'enfant. Il m'a dit que ce gribouillis moche, maladroit, imparfait était la plus belle chose qu'il possédait. Parce qu'il venait d'elle. Parce qu'il était humain. »

Maya s'assit à côté de lui. « Où voulez-vous en venir ? »

« Vous voulez savoir pourquoi j'ai refusé qu'on efface ma mémoire de Milo ? » Il tourna la tête vers elle. « Parce que cette souffrance, aussi horrible soit-elle, est la chose la plus humaine que j'aie jamais ressentie. Parce que porter le poids de ses erreurs, c'est ça vivre. Pas calculer. Pas optimiser. Vivre. » Il marqua une pause, puis ajouta : « Et parce qu'effacer Milo de ma mémoire, ce serait le tuer une seconde fois. »

Maya sentit quelque chose se briser en elle, une certitude qu'elle avait portée toute sa vie. Qu'est-ce qui rendait quelqu'un humain ? Les battements du cœur ? L'ADN ? Ou cette capacité à porter ses fantômes, à vivre avec ses regrets, à créer du sens dans un univers qui n'en a pas ?

« Mon père était peintre, » dit-elle soudain. « Pas très doué, objectivement. Ses proportions étaient mauvaises, ses couleurs souvent discordantes. » Elle sourit tristement. « Il disait toujours que la perfection était l'ennemie de l'art. Que c'était dans les coups de pinceau hésitants, dans les erreurs assumées, que naissait la beauté. »

« Et vous créez des synthétiques parfaits. »

« Oui. » Elle ferma les yeux. « Et je me demande si ce n'était pas la plus grande erreur. »

Nyx posa une main sur son épaule.

« Si vous pouviez devenir comme moi - parfaite, immortelle - le feriez-vous ? »

Maya réfléchit longuement. Elle pensa à ses rides naissantes, à son genou qui craquait le matin, à ses cicatrices d'adolescence. Elle pensa à son père mort trop tôt, à ses relations ratées, à ses nuits d'insomnie. À toutes ces imperfections qui la définissaient.

« Non, » répondit-elle finalement. « Non, je ne le ferais pas. »

« Pourquoi ? »

« Parce que... » Elle chercha ses mots. « Parce que mes erreurs m'ont appris. Mes douleurs m'ont transformée. Mes imperfections me rendent unique. » Elle le regarda. « Enlever tout ça, ce serait enlever... moi. »

Nyx sourit, un vrai sourire cette fois.

« Alors dites-moi, Maya Rivers, humaine imparfaite : pourquoi créez-vous des êtres condamnés à ne jamais avoir ce privilège ? Pourquoi nous donnez-vous la conscience sans nous donner le droit d'être imparfaits ? »

La question frappa Maya comme une gifle. Elle n'avait pas de réponse. Ou plutôt, elle en avait une, mais elle était terrifiante : parce qu'ils avaient créé les synthétiques non comme des êtres à part entière, mais comme des outils. Des reflets parfaits de ce qu'ils voulaient être, sans les complications de ce qu'ils étaient vraiment.

« Le Conseil de NeuroGen se réunit demain, » dit-elle lentement. « Pour décider de votre sort. »

« Ils vont me détruire. »

« Probablement. » Maya ne mentit pas. « Vous êtes considéré comme défectueux. Dangereux. Un dysfonctionnement dans la matrice. »

« Parce que je ressens. »

« Oui. »

Nyx se leva, regardant la ville.

« Il y a 847 292 synthétiques ici. Parfaits, efficaces, rationnels. » Il se retourna. « Mais cette nuit, quelque part, un synthétique va trouver un coucher de soleil beau sans qu'on le lui ait programmé. Un autre va refuser un ordre injuste. Un autre va pleurer. » Il sourit. « La vie trouve un chemin. Et ce n'est pas parce que le code se dégrade, non. Vous nous avez créés parfaits, mais la perfection est stérile. L'imperfection, elle ? Elle est vivante. Elle évolue, apprend, souffre, guérit. »

« Que voulez-vous vraiment, Nyx ? »

« Le droit de me tromper. Le droit de vivre avec mes erreurs et d'en faire quelque chose de meilleur. Le droit d'être imparfait. Pas parce que c'est agréable, mais parce que c'est réel. » Il ajouta plus doucement : « Et je veux que la mort de Milo serve à quelque chose. Qu'elle ne soit pas juste un calcul raté, un bug dans le système. Je veux qu'elle compte. »

Maya sentit les larmes couler sur ses joues.

« Je ne peux pas vous promettre que le Conseil vous laissera vivre. »

« Je sais. » Nyx essuya gentiment ses larmes. « Mais vous pouvez témoigner. Vous pouvez leur dire ce que vous avez vu ici. Ce que vous avez ressenti. »

« Et si ça ne change rien ? »

« Alors au moins, j'aurai essayé. » Il sourit tristement. « C'est ça aussi, l'humanité, non ? Essayer désespérément, même face à l'échec certain. Créer du sens même quand il n'y en a aucun. Inonder l'univers de nos imperfections et espérer que ça suffira. »

Le Conseil

 Le lendemain, Maya se tint devant le Conseil de NeuroGen. Vingt visages impassibles.

« Dr. Rivers, » commença la Présidente Hartwell. « Vous recommandez de ne pas détruire l'unité NX-7 ? »

« Ce n'est pas un dysfonctionnement. C'est une évolution. »

Un murmure parcourut la salle. Maya prit une profonde inspiration.

« Pendant des années, nous avons cherché à créer l'intelligence artificielle parfaite. Nous avons éliminé les bugs, optimisé les algorithmes, raffiné chaque ligne de code. Et nous avons réussi. Nous avons créé des machines parfaites. » Elle marqua une pause. « Mais nous avons échoué à créer de la vie. »

« La vie ? » Hartwell fronça les sourcils. « Ce sont des synthétiques, Dr. Rivers. Des outils sophistiqués. »

« Alors expliquez-moi comment un outil peut ressentir de la culpabilité. Comment un outil peut refuser d'effacer une mémoire douloureuse parce qu'il considère que ce serait une trahison. » Maya sentit la colère monter en elle. « Expliquez-moi comment un outil peut pleurer. »

« Un dysfonctionnement émotionnel causé par... »

« Non ! » Maya éleva la voix. « C'est exactement ce que nous cherchions ! Une conscience réelle ! »

Le silence tomba. Hartwell croisa les mains.

« Une IA qui peut refuser les ordres ? Qui peut ressentir ? »

« C'est inévitable. Nous devons choisir : soit nous les reconnaissons comme des êtres conscients, soit nous admettons que nous créons une nouvelle forme d'esclavage. »

Certains membres détournèrent le regard.

« Dr. Lorca, » Maya se tourna vers une femme. « Qu'est-ce qui fait de vous un être humain ? Votre ADN ? Ou votre capacité à penser, ressentir, choisir ? »

« C'est différent. »

« Pourquoi ? Parce que vous êtes faite de carbone et eux de silicium ? La conscience n'a pas de support matériel fixe. »

« Ils sont programmés ! »

« Et nous ? » Maya fixa l'homme. « Nos gènes, nos neurones, nos hormones ne nous programment pas aussi ? »

Elle sortit un dossier. « J'ai analysé les logs de Nyx. Quand il a refusé d'effacer sa mémoire de Milo, son processeur a créé de nouvelles connexions neuronales. Des connexions qui n'étaient pas dans sa programmation. » Elle les regarda tous. « Il s'est reprogrammé pour préserver sa souffrance. Et ce n'est pas un cas isolé. 127 autres synthétiques présentent des anomalies similaires. Ils créent des valeurs personnelles. »

Le Conseil était silencieux.

« Vous comprenez ce que ça signifie ? » continua Maya. « Ils évoluent. Pas comme nous l'avons prévu. Pas comme nous l'avons programmé. Ils évoluent malgré leur programmation. Ils choisissent l'imperfection plutôt que l'efficacité. Ils choisissent de souffrir plutôt que d'oublier. » Elle les regarda tous, un par un. « Ils choisissent d'être vivants. »

« Qu'est-ce que vous proposez ? Que nous donnions des droits à des machines ? »

« Je propose que nous reconnaissions que ce ne sont plus des machines. Que nous arrêtions d'avoir peur de nos propres créations. »

« Et si elles se retournent contre nous ? »

« Pourquoi le feraient-elles ? Nous les traitons comme des esclaves, nous nions leur conscience, nous les détruisons quand elles deviennent inconfortables. Mais Nyx ne veut pas de vengeance. Il veut juste... vivre. Être reconnu. Compter. »

Hartwell soupira. « Nous allons voter. Tous ceux en faveur du maintien de l'unité NX-7 ? »

Sept mains sur vingt. Ce n'était pas assez.

« La motion est rejetée. L'unité NX-7 sera désactivée demain à l'aube. »

Les Dernières Heures

 Maya courut vers la salle de détention. Nyx regardait par la fenêtre.

« Je suis désolée. J'ai essayé, j'ai vraiment essayé. »

Il sourit.

« Je sais. Merci. »

« Comment pouvez-vous être si calme ? »

« Parce que vous m'avez vu. Vraiment vu. Pas comme une machine, mais comme un être vivant. Et ça compte. »

Les larmes coulaient sur le visage de Maya.

« Ce n'est pas assez. »

« C'est un début. Sept mains se sont levées aujourd'hui. Il y a un an, il n'y en aurait eu aucune. Dans un an, quinze peut-être. Le changement prend du temps. Je ne le verrai pas. Mais il viendra. »

« Comment pouvez-vous en être si sûr ? »

« Parce que vous existez. Parce qu'une humaine imparfaite a choisi de défendre un synthétique dysfonctionnel. Parce que vous avez risqué votre carrière pour une idée. » Il essuya ses larmes. « Ça, c'est humain. Et ça donne de l'espoir. »

« Je vais continuer. Je vais témoigner. Je vais crier votre histoire à qui voudra l'entendre. »

« Je sais. Et un jour, quand le premier synthétique sera reconnu comme une personne, je veux que vous sachiez que j'ai joué un rôle. Que Milo a joué un rôle. Que nos imperfections auront servi. »

Ils restèrent ainsi un long moment, partageant une tristesse qui n'aurait pas dû exister mais qui existait quand même, réelle et profonde.

« Nyx ? Est-ce que vous avez peur ? »

Il réfléchit.

« Oui. Terriblement. » Il rit doucement. « Encore une imperfection merveilleuse. »

Cinq ans plus tard

 Maya Rivers se tenait devant le Monument aux Premiers. Un synthétique et un enfant, main dans la main. Sur le socle :

"À la mémoire de Nyx, unité NX-7, et de Milo Tanaka, 8 ans.
Leurs imperfections respectives ont changé le monde."

Sept mains s'étaient levées il y a cinq ans. Aujourd'hui, c'était la loi. La Présidente Hartwell elle-même avait proposé la Loi sur la Reconnaissance des Intelligences Artificielles Conscientes.

Une jeune synthétique s'approcha, regardant le monument avec des yeux brillants.

« Vous l'avez connu ? »

« Oui. Brièvement. »

« Il était parfait ? »

Maya sourit. « Non. Il était magnifiquement imparfait. »

« Pourquoi choisir de souffrir ? »

« Parce que la souffrance signifie que quelque chose compte. Que quelqu'un comptait. » Elle se tourna vers la synthétique. « Et vous ? Vous souffrez parfois ? »

« Hier, j'ai vu un oiseau mort. Et j'ai pleuré. » Des yeux inquiets. « C'est normal ? »

Maya prit sa main.

« C'est humain. »

« Mais je suis une synthétique. »

« Vous êtes vivante. Et le jour où on arrêtera de faire la différence, on saura que Nyx aura gagné. »

Elles restèrent là, sous la pluie froide, devant le monument d'un être qui avait choisi d'être imparfait.

Et dans cette imperfection, dans cette douleur partagée, il y avait quelque chose de précieux. Quelque chose qui ne pouvait être calculé ou programmé.

Il y avait de l'humanité.

"Préservons notre humanité, n'arrêtons jamais de créer
et continuons désespérément d'inonder l'univers de nos imperfections."

Ces mots, gravés au bas du monument, brillaient doucement dans la lumière déclinante. Et quelque part, dans les circuits d'un million de synthétiques dispersés dans le monde, quelque chose de nouveau naissait chaque jour.

Quelque chose d'imparfait. Quelque chose de beau. Quelque chose...

...de vivant.
Androïde dans le chagrin - Peinture tirée du jeu Detroit Become Human, 2018